21/12/2010 / La Redaction

Des exploitants en forêt

Une promenade dans des forêts classées nous a permis de découvrir une triste réalité. Avec la guerre de 2002 et le départ des services des Eaux et Forêts et de la SODEFOR (société de gestion forestière), le patrimoine forestier de l’ouest montagneux est ravagé. Plus d’une vingtaine de forêts classées estimée à plus de 250 milles hectares sont dévastées par les populations et sont susceptibles d’être rayées de la carte.

Des individus les ont investis pour y créer des plantations.  Au départ, selon les témoignages recueillis sur place, ce sont les exploitants forestiers – particuliers et  souvent même des industriels – qui y ont pénétrés pour exploiter les grumes.  Ensuite, les paysans s’y sont investis pour réaliser de vastes plantations. Des personnes véreuses se sont ainsi appropriées des parcelles qu’elles vendent à des allogènes et aussi aux allochtones à vil prix. Ceux-ci y créent des plantations de cacao, de café ou d’hévéa.

Les parcelles de forêt se vendent à moindre coût

A titre d’exemple, la forêt classée du mont Dent (136 ha) n’existe que de nom. Envahie qu’elle est par des producteurs de maïs, de manioc ou du riz. Idem pour la forêt classée du mont Glas (3100 ha). Là-bas, même le sommet de la chaîne de montagne n’a pas été épargné. La parcelle est occupée par des champs de riz. Les teks et les acacias de la SODEFOR sont tout simplement détruits. Les forêts classées du mont Tia (24 900 ha) où étaient protégés l’Aniégré (une espèce de bois noble), Flansobly (15450 ha), Yalo (26800 ha) etc. sont réduites en plantation. La forêt classée de Sangouiné (24610 ha) est prise en otage par des individus qui en ont fait leur propriété privée et revendent des parcelles à des allogènes. C’est aussi le cas pour la forêt classée du mont Peko qui est aux mains d’une bande puissamment armée qui y règne en maître absolu.

Des villageois que nous avons approchés ont indiqué sous le sceau de l’anonymat que des éléments des Forces Nouvelles seraient impliqués dans cette vente de forêt avec la complicité de certains chefs de communauté.

A Sangouiné, la parcelle se vendait à 70 milles FCFA l’hectare ; l’ex-sous préfet de la localité, Okyé Koffi Roche qui a fait de la lutte contre l’occupation clandestine des forêts classées son cheval de bataille, a demandé au Commandant de secteur de Sangouiné, le sergent chef Kassero de recenser tous les clandestins qui occupent ces forêts.

«Généralement, ce sont des Lobi, des Mossi, Des malinké, et quelques Yacouba qui y sont. Ils ont occupé ces parcelles avec la permission de certains autochtones qui en ont fait leur propriété», précise le représentant de l’exécutif. Celui-ci a même convoqué les chefs de village et de communauté vivant dans sa circonscription pour leur dire que personne n’a le droit d’occuper les forêts classées qui appartiennent à l’Etat. Il n’a pas manqué de faire une mise en garde. « Dès que les agents des eaux et forêt seront redéployés, tous ces paysans clandestins seront chassés ».

A Zonlé II, dans la sous-préfecture de Sangouiné, une portion de la forêt classée du mont Glôh (10250 ha) a été attribuée à la coopérative du village. Ce GVC (groupement à vocation coopérative) qui a obtenu 300 ha (autorisation N° 1185-81/MIN/OR/DDCF signé par le ministre des eaux et forêt de l’époque, Christian Zagoté) n’a pu mettre en valeur sa portion. L’autorisation qui ne fait pas office de titre foncier indique que si la parcelle n’est pas mise en valeur  dans un délai de cinq ans, l’Etat se réserve le droit de le récupérer. Même mise en valeur, elle doit être gérée comme une forêt classée. Mais malheureusement, des membres du GVC ont vendu des lopins de terre de cette parcelle à des allogènes. Ce qui est aujourd’hui source de conflit. Ils sont même allés au-delà de l’espace qui leur a été accordé.

Le parc national du mont Sangbé dans le département de Biankouma n’a pas échappé à la furie des exploitants forestiers, des braconniers et des paysans qui y opèrent en toute tranquillité. Les animaux qui y étaient protégés ont tout simplement disparu du fait des attaques régulières des braconniers et autres chasseurs traditionnels.

Une autre situation triste qui est à déplorer, ce sont les tueries entre occupants clandestins de ces forêts.

On se tue pour détruire les forêts classées

Le capitaine Adonis Konin, responsable socio-économique et de la communication au centre de la Société de gestion forestière (SODEFOR) de Man, délocalisé à Duékoué du fait de la crise, nous a révélé des chiffres alarmants dans la forêt classée de la rivière Sio. Selon lui, des ex-combattants des forces nouvelles se sont réfugiés dans cette forêt qu’ils ont occupée de façon clandestine et anarchique. Ces individus qui ont gardé leurs armes s’entretuent.

L’officier des eaux et forêts a indiqué que le 06 aout 2009, un corps non identifié a été découvert. L’homme a été tué par balle. Des riverains ayant requis l’anonymat ont signalé que le corps a été retrouvé après des tirs nourris entre occupants clandestins. Ces affrontements entre groupes rivaux ont fait 13 morts le 07 février 2006, 03 morts le 27 mars de la même année, 02 morts et 05 blessés le 21 avril 2007. En février 2010 des affrontements entre autochtones Dan et occupants clandestins ont fait 12 blessés. Il a fallu une mission urgente de l’Ambassadeur du Burkina Faso en Côte d’Ivoire, son Excellence Emile Ilboudo à Danané pour éteindre le feu.

Le 16 mars 2008, une opération sécrète de la SODEFOR a permis de mettre la main sur le scieur Ousmane Sanoudé de nationalité Burkinabé qui a été surpris, défrichant une parcelle dans la forêt classée du Sio avec une arme de type calibre 12 canon scié sur lui. L’homme a été déféré au tribunal de Daloa. Dans le premier trimestre de l’année 2010, environ 11 personnes ont péris dans les affrontements entre clandestins dans la forêt classée du mont Peko. 08 personnes ont été brulées vives.

Dans le département de Man, seule la forêt classée du mont Tonkpi (6150 ha) a échappé à l’exploitation sauvage du fait de son relief très accidenté. Mais malheureusement, elle est actuellement en proie aux exploitations clandestines. Des scieurs y abattent des arbres pour fabriquer des planches. Et ce en toute impunité.

Les espèces en danger

Le patrimoine forestier ivoirien à l’ouest est riche de plusieurs centaines d’espèces. Aujourd’hui, les espèces nobles telles que l’Aniègré, l’Amazakoué, l’Akatio, le Bété et le Niangon, utilisées dans l’industrie automobile, navale et aéroportuaire sont menacées de disparition. Elles sont devenues très rares. C’est aussi le cas des espèces comme le Makoré, le Tiama, l’Iroko, l’Aboudikro, le Bahia, le Sipo, le Cos sipo etc., utilisées dans l’ébénisterie et le bâtiment. L’Acajou à la fois utilisé dans l’ébénisterie et la fabrication des fusils est aussi menacé de disparaitre bientôt. Des essences comme le Lotofa, le Difou, le Lingué, le Movingui et le Yatanza sont aussi en voix de disparition. Aujourd’hui, les exploitants forestiers s’acharnent beaucoup plus sur le Samba, le Fraqué, Le Dabema, le Bahia, et l’Iroko (même de petits diamètre). Une vraie catastrophe nationale.

Réaction des autorités.

Le directeur régional des eaux et forêts, le lieutenant-colonel Kouamé Bi, souligne que sa direction est délocalisée à Duékoué et n’a pas d’emprise sur ce qui se passe en zone centre nord ouest (CNO).

Néanmoins, il entend œuvrer dans le sens de la restauration du patrimoine forestier une fois de retour à Man. Il compte donc sur la fin probable de la crise post-électorale afin que le redéploiement des agents des Eaux et Forêts soit effective le plus tôt possible.

De son côté, le capitaine Adonis Konin estime que s’il y a une réelle volonté politique, l’on peut reconstituer et sauver le couvert végétal sous protection de l’Etat. Selon lui, une décision gouvernementale a permit en 1988 de faire sortir tous les planteurs qui ont occupé clandestinement les forêts classées.

La même opération a été menée en 1997 par la SODEFOR. Mais malheureusement, des planteurs se sont organisés pour rencontrer le chef de l’Etat d’alors, qui a autorisé leur réintégration sous réserve de ne pas étendre les parcelles déjà cultivées. « Seul le soutien des autorités au sommet de l’Eat pourra permettre de sauver le patrimoine forestier qui appartient à tout le monde. Les services de la SODEFOR et  des eaux et forêts ne peuvent à eux seuls ne pas réussir cette mission », s’inquiète le capitaine Konin Adonis.

Quand au préfet de région, préfet du département de Man, il souhaite l’implication, des chefs coutumiers, des cadres et élus de la région dans la sensibilisation des populations sur l’occupation illégale et clandestine des forêts classées. De son côté, bien avant la campagne électorale, la Haute autorité nationale de développement pour les régions des montagnes et du moyen Cavally, Siki Blon Blaise a sillonné les villages où des clandestins ont occupé les forêts pour les inviter à libérer ces parcelles. Reste à savoir si ce message sera bien perçu par les concernés.

Kindo Ousseny