La ruée vers les « Yougou yougou »

Effets de mode ou circonstance due à la crise. Les ivoiriens ont recours de plus en plus aux prêts-à-porter de seconde main pour s’habiller.

Dans un passé récent, les rois de la sape en Afrique noire étaient incontestablement les congolais de l’ex-zaïre. Un titre que leur a ravi avec fierté, depuis quelques deux décennies, les ivoiriens, amateurs du beau et de l’harmonie. Partout en Afrique et même dans certains pays occidentaux, notamment, en France, être ivoirien rime avec de belles fringues, la sape. Une notoriété acquise depuis les années 1980 où l’ivoirien ne s’habillait qu’avec les grandes marques de vêtements, dans les grands magasins de prêts-à-porter, chez les stylistes et autres couturiers de renom.

Journaliste blogueur

Par Frank Toti

Ce qui faisait la particularité des ivoiriens dans la sous-région, où les populations étaient plus ou moins accoutumées des habits de seconde main, débarqués des navires en provenance de l’occident. Ce qui avait permis au Ghana de développer un vaste marché de friperie. Mais cette époque est désormais révolue.

La crise économique et sociopolitique qu’a connue la Côte d’Ivoire, a drastiquement affaibli le pouvoir d’achat des ivoiriens. Qui se sont vus contraints de restreindre leurs dépenses à divers niveaux. Les marchés de friperie, longtemps considérés comme les « magasins de vêtements » des populations démunies, sont au fil des années fréquentés par toutes les classes sociales. Du simple habitant de Yopougon-Yaosséhi au cadre de Banque de Angré 8e Tranche, tout le monde ne se gêne pas aujourd’hui, à s’approvisionner dans ces lieux de prêts-à porter.

Kouté, village Ebrié dans la commune de Yopougon, s’est rendu célèbre grâce à son gigantesque marché de friperie appelé communément « Yougou-yougou ». Où les ivoiriens ne se privent pas pour y faire des emplettes chaque mardi et vendredi, jours de marché à Kouté. « Les jours de marché ici,    on retrouve toutes les couches sociales. En cette période de fête (mardi 29 décembre dernier), tout le monde préfère venir ici. Où les habits sont moins chers et de meilleures qualités », avoue Salam, un revendeur de vêtements à Adjamé, venu faire ses approvisionnements. Selon lui, un prêt-à-porter dans les friperies revient trois fois moins cher qu’un ensemble chez le couturier.

« Une fois porté, qui peut savoir d’où ça vient? »

C’est pourquoi, de plus en plus les gens ont recours à ces endroits pour se vêtir.  » Une fois, ces habits passent au pressing, on ne se souvient plus de l’endroit d’où ils proviennent. On te dira même que tu les as achetés dans un grand magasin de la place « , lance ironiquement, Samuel Agodio, un étudiant qui ne jure désormais que par les friperies. Qu’il trouve économique et de bonne qualité. Pour Sandra, une autre étudiante, on trouve des vêtements de marque dans les friperies.

“Une fois l’habit porté, peut-on savoir si c’est de la friperie ou pas ?”, s’interroge-t-elle. Une chose est sûre, de plus en plus, les ivoiriens s’habillent à la friperie. Pour limiter les dépenses déjà trop élevées. Même les artistes-chanteurs s’y mettent, révèle un homme du showbiz. « La plupart des jeunes gens qui font du coupé-décalé aujourd’hui, ou qui se font appeler Dj, leur garde-robes proviennent tout droit des marchés comme Kouté », avoue-t-il. Une chose que confirme, par des mots à peine voilés, un danseur professionnel qui a requis l’anonymat.  » On se connaît en détail dans le milieu. Certains chantent que leurs vêtements viennent de France, d’Italie ou des Etats-Unis… c’est du bluff !” lance-t-il. Selon lui, un bon nombre d’artistes achètent leurs habits au Djassa (marché de friperie). Aujourd’hui, on ne peut le nier, s’habiller à la friperie ne relève pas de la fatalité ou d’un manque de moyens. Tout le monde s’y met. La ruée des ivoiriens vers les marchés et endroits de vente de friperie a gagné toutes les couches sociales de manière directe ou indirectement.

En magasin ou dans la rue, c’est le même produit

Depuis le marchand de journaux aux professeurs de fac, chacun à son fournisseur de prêts-à-porter d’occasion. Si le jeune débrouillard de Yopougon Sicogi se lève, très tôt les mardis et vendredis matin, pour se rendre au marché de vêtements de Kouté, ce n’est pas le cas pour le jeune cadre ou l’assistant de l’université. Qui lui, fréquente des magasins qui ne vendent que des prêts-à-porter européens et américains.

A la vérité, les habits qu’on retrouve aussi bien dans ces magasins-là qu’au Djassa à Koumassi, à Kouté ou encore au black à Adjamé, proviennent tous des pays occidentaux à l’origine. La seule différence, dira Mohamed, un vendeur de « vêtements de luxe », c’est que dans nos magasins, les habits vendus sont méticuleusement choisis et passent par une cure afin de leur donner un éclat tout particulier.  » Histoire de donner plus de prestige à nos magasins. Sinon, ce sont les mêmes vêtements qui se retrouvent ici. Mais avec plus de soin tout simplement », affirme-t-il.

Pour Jean-Charles K., professeur de son état, on a conscience que ce sont des habits de friperie qu’on nous sert dans certains magasins, mais on fait avec.  » Le problème ne se situe plus à ce niveau. Est-ce qu’on est bien habillé, oui ou non. Le reste relève du détail « , dit-il. Pour lui, les Ivoiriens préfèrent s’habiller dans ces lieux parce que c’est économique et ça les met à l’abri des desiderata des couturiers. Ce n’est plus la  grande forme en ce moment pour les stylistes et autres couturiers. Tant les marchés de friperie et magasins de prêts-à-porter de seconde main pullulent les communes d’Abidjan et certaines villes de l’intérieur.

De plus en plus, les Ivoiriens ne se prennent plus la tête avec les nombreux rendez-vous manqués des couturiers.  » Ces fêtes-là, je ne me suis même pas fatiguée. Je me suis rendue dans un magasin pour acheter mes habits « , se réjouit Mlle Diomandé. Selon elle, non seulement elle a gagné en économisant de l’argent, mais elle a évité de se faire « doubler » par un couturier en ces périodes de fêtes où ces derniers faisaient la pluie et le beau temps.

Comme elle, plusieurs autres filles ont préféré s’approvisionner dans les différents marchés aux puces. A la Sicogi, comme à Siporex, en période de fête, les différents étales d’habits ont été envahis par les jeunes. Qui ne jurent désormais que par ça. Reléguant au second plan, les pantalons tissus et autre ensemble pagne.  » La couture, non seulement nous revient chère et il y a des risques que ton tissu ou tes morceaux de pagne soient mal cousus. Et là, bonjour les dégâts »,souligne Viviane qui ne se souvient plus de son dernier passage chez un couturier. Au dire de César Boga, les pantalons cousus reviennent chers et ne durent pas longtemps. A la différence de pantalons jeans ou de pantalons importés qui ont une résistance et une durée de vie assez longue.

La disette chez les couturiers

Pour les quelques couturiers rencontrés, la vie n’est plus rose comme par le passé. Selon Bonaventure, styliste à Yopougon Toits-rouges, les gens fréquentent de moins en moins les salons de couture. Du fait de la crise, disent-ils. Et les choses sont devenues de plus en plus, difficiles pour nous autres les couturiers, affirme-t-il. « Les ivoiriens ont de moins en moins recours à nos services. C’est vrai qu’il y a la crise, mais on peut toujours s’arranger. Aujourd’hui, tout le monde préfère s’habiller à Kouté ou à Adjamé. Alors que c’est nous-mêmes, Ivoiriens qui devrions faire la promotion de nos tissus », fait-il savoir.

Pour lui donc, l’Etat doit favoriser la promotion de nos matières vestimentaires, avec des mesures idoines allant dans ce sens. «  C’est vrai que les friperies aident beaucoup les couches sociales défavorisées, mais n’oublions pas que ça tue notre industrie vestimentaire. Puisque désormais, tout le monde s’y met, y compris nous-mêmes les stylistes et couturiers », note-t-il. “Aujourd’hui, avoue-t-il, beaucoup de couturiers ont mis la clé sous le paillasson par manque de clients”. « Que voulez-vous ? On ne peut pas forcer les gens à se confectionner des habits chez nous », se plaint Bonaventure, étreint par l’émotion. Si les stylistes de renom ont su palier cette période de  » désamour «  entre les couturiers et les clients, avec des créations et des collections, ce n’est pas le cas pour les autres couturiers. Qui, pour la plupart, broient du noir.

Même les périodes de fête, longtemps considérées comme leur traite, n’ont pas réussi à exorciser « la malédiction » qui frappe la corporation depuis quelque temps. Ce qui a obligé certains couturiers à coudre à perte pour pouvoir survivre. C’est le cas du jeune Fulgence, couturier à Yopougon Sideci qui ne cache pas son amertume et son inquiétude. « Si ça continue comme cela, on risque de disparaître, nous les couturiers. Heureusement qu’il y a encore des gens qui ont recours à nos services », note-t-il ironiquement.

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